Nouvelle de Dominique Olsenn
« Tu vas pleurer ? Oui… bien sûr… tu vas pleurer ! »
Il sourit en la regardant, mais ses yeux sont humides et brillent dans la pénombre, irrigués par l’émotion si dense qui perdure depuis qu’on le leur a annoncé un matin : « vous allez avoir un enfant ». Une toute petite phrase qui a fait de leur présent un futur. Une si petite phrase avec tant de force qu’elle a soulevé et dispersé ce poids qui les étranglait. L’air était devenu léger et glissait dans leurs poitrines en une caresse impalpable. Il avait pris sa main et la contemplait, ébloui. Elle avait chuchoté un merci. Et ce mot si simple, si court, si commun contenait un enfin, un déjà, un comment, un pourquoi, un quand, un « Ô mon dieu », une impatience, une allégresse, des yeux noirs, des nuits blanches, de la peur, une raison d’être.
Ils s’étaient rencontrés à Vérone, devant une fontaine, en plein mois d’août. Elle, assise sur la margelle, jouant de ses mains dans l’eau fraîche qui chantait en sortant des seins d’une sirène. Lui, un peu excédé de ne pouvoir s’approcher de l’eau plus à son aise, sur le point de lui adresser quelques paroles sèches. Puis elle avait levé les yeux vers lui et il avait rencontré son regard que ses yeux clairs rendaient lumineux sous l’ourlet de ses cils noirs. Ce qu’il avait ressenti alors était si inattendu pour lui qu’il avait oublié instantanément tous les mots d’italien qu’il connaissait. Ne lui restait que ce sourire d’adolescent timide. Pourtant, il avait aimé se sentir idiot devant elle. Le découvrant tout à coup debout près d’elle, encombré de ses mains qui malaxaient sans relâche un genre de foulard, elle avait sursauté : « oh, je prends toute la place, excusez-moi » et elle avait sauté sur ses pieds pour lui permettre de s’approcher. « Je vous laisse la sirène et … son chant ! Prenez garde à vous ! » Elle était donc française, comme lui ! Elle n’avait reculé que de deux ou trois pas et restait là, curieuse des gestes de cet homme pour recueillir l’eau.
Pour se donner le temps de retrouver un semblant de contenance, il avait bu, lentement. Il se savait observé et s’efforça au naturel. Il trempa son foulard dans le bassin, le tordit et s’en tamponna le visage, la nuque, s’obligeant à ne pas la dévorer des yeux. Il percevait très bien l’envie qui la prenait de le taquiner et voulait l’encourager. Il poussa un profond soupir d’aise, mais elle persista dans son silence. Se tournant vers elle, il avisa une terrasse, deux parasols, deux petites tables de métal vert, un chat endormi à l’ombre d’un laurier rouge. En chuchotant pour ne pas déranger la paix palpable de cette petite place, il s’adressa à elle : « que diriez-vous d’une glace, là, sous un parasol ? Ou une boisson fraîche ? » Il ajouta en souriant : « nous ne sommes plus des étrangers… nous avons été abreuvés au même sein ! » Elle lui répondit, sérieuse soudainement : « oui, c’est une excellente idée ». Lorsqu’elle ajouta « avec plaisir », l’émotion altéra sa voix. Elle en rosit. Sans un mot, ils se dirigèrent alors vers les parasols, choisirent spontanément la même table, la plus éloignée du chat assoupi. « Ce serait criminel de perturber une sieste aussi… » Il s’interrompit pour choisir un mot qui ne l’effraierait pas. « Voluptueuse ? » dit-elle baissant le regard. « Oui. Voluptueuse. » La patronne, femme replète vêtue d’une invraisemblable robe de dentelle rose qui enserrait les plis de son corps et délivrait une poitrine rebondie et tressautante, leur égrena la liste des parfums d’une petite voix appliquée. On devinait au ton qu’elle modulait pour chaque saveur lesquelles avaient sa préférence. Son « noce di cocco » les enthousiasma et ils commandèrent deux coupes identiques. Il sentait qu’il perdait pied.
Elle avait l’air désemparé de quelqu’un qui ne sait plus où il est. Il attrapa sa main. Elle s’accrocha à ses doigts. Les longues minutes silencieuses qui suivirent furent traversées par la peur, la joie, la timidité, le soulagement, la certitude, l’étonnement. Ils renoncèrent tacitement à exprimer ce méli-mélo émotionnel, se satisfaisant du sourire qui les habitait. Déposant leurs coupes embuées sur la table, la patronne les gratifia d’un sourire muet et disparut. Ils entamèrent leurs glaces avec ardeur, d’une seule main.
Ils ne s’étaient plus quittés. Mariés un an plus tard. Les quinze ans qui la séparaient d’elle ne créaient aucune ombre.
Puis cette phrase, « vous allez avoir un enfant ». Des mois d’attente, des achats à la dernière minute, une chambre repeinte, un éléphant bleu et un gentil boa vert penchés sur le berceau faisaient comme une crèche exotique.
Et ils étaient là maintenant, ensemble devant cette ultime attente. « A quel âge ils disent Papa ? » demanda-t-il sérieusement. « Juste après Maman » murmura-t-elle. Dans cette salle minuscule qui les accueillait, ils vérifièrent pour la centième fois que le vol en provenance de Phnom Penh avait bien atterri depuis 45 minutes.
La porte s’ouvrit. Une hôtesse de l’air émue, les bras chargés d’un gros sac, précédait une petite femme cambodgienne. Elle tenait dans ses bras un bébé endormi. Elle s’approcha, gravement. Il attrapa ses mains. Elle s’accrocha à ses doigts. De leurs quatre mains unies, ils firent un berceau dans lequel le bébé fut déposé. Doucement. Il pleurait. Elle souriait.
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